Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/204

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Tankerù ; sa forge et son atelier de charronnage étaient remplis de ses parents, de ses amis, vassaux du voisinage. Presque tous hâves, amaigris, étiolés par de rudes privations, vêtus de leurs meilleures guenilles, oubliant un moment leur misère en fêtant les fiançailles de Tina et de Nominoë, ils vidaient les pots de cidre, mangeaient le lard du saloir et les galettes de blé noir ; tandis que les filles et les femmes de ces invités, réunies dans la chambre haute de la maison, auprès de la mariée, assistaient aux derniers préparatifs de sa modeste toilette de noces. Tankerù, homme de quarante-cinq ans environ, d’une figure ouverte, résolue, d’une stature robuste et doué d’une force athlétique qui lui valait presque toujours le prix de la lutte, lors des fêtes des aire-neuves ou des pardons, remplissait de son mieux envers ses hôtes les devoirs de l’hospitalité.

— Amis, — disait le forgeron, — vidons le tonneau, le saloir et la huche ! ce qui est bu et mangé échappe aux griffes des gens du roi, de la seigneurie et du clergé… — Et Tankerù ajouta d’un air sardonique : — Feu et flammes ! compères ! nous sommes de bonnes gens !

— Si nous sommes de bonnes gens, nous sommes aussi de pauvres gens, Tankerù ! — reprit un paysan à cheveux blancs, — de bien pauvres gens !… Les taxes royales, les redevances seigneuriales, les dîmes de la cure, vont toujours augmentant, et voilà que l’on parle de nouveaux impôts. Voire ! l’on nous prenait quasi tout. Si l’on nous prend tout, que diable nous restera-t-il ?…

— Hé ! il nous restera notre peau. Qui sait s’ils ne nous la prendront point pour s’en faire des chausses ? — répondit Tankerù redoublant d’amère ironie. — Tenez ! j’avais durant vingt ans et plus, à force de forger, de ferrer, de charronner, d’épargner sur mon pain quotidien, amassé une petite somme pour la dot de ma chère fille : or, voici qu’en moins de vingt mois les trois quarts de la somme ont passé dans le sac des collecteurs… Feu et flammes ! nous sommes de bonnes gens, je le répète, nous sommes de bien bonnes et bien