Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/225

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


étonnement : de pareilles saisies s’opéraient journellement en Bretagne et dans toutes les provinces de France, surtout depuis que Louis XIV joignait la désastreuse ambition des conquêtes à ses prodigalités. Puis les seigneurs de sa cour, afin de plaire au maître, rivalisaient de magnificence, et pour satisfaire à ce faste ruineux, il leur fallait pressurer leurs vassaux outre mesure. Enfin, le clergé des paroisses, poussé par une âpre cupidité, rançonnait à son tour ces malheureux déjà surchargés de taxes par la seigneurie et par la royauté. Ces exactions avaient été jusqu’alors subies par les populations rustiques avec une morne résignation ; la crainte de leurs seigneurs, les traditions d’obéissance servile, l’influence énervante du vasselage, le manque absolu de direction, de concert, lors des rares velléités de résistance éveillée en eux par l’atrocité de leur misère, livraient les vassaux à la discrétion de leurs oppresseurs. Cependant, ainsi que vous l’avez déjà vu tant de fois à travers les âges, fils de Joel, lors de la révolte des Bagaudes au troisième siècle, des Vagres au cinquième siècle, des Jacques au quatorzième et des Croquants au seizième, les maux des peuples deviennent parfois intolérables, et la résignation la plus inerte se change alors en un désespoir furieux. Il en devait être de la sorte en ce siècle-ci. L’infortune des populations armoricaines était à son comble, leur patience à bout, et, ainsi que dit le proverbe vulgaire : « — une goutte d’eau suffit à faire déborder le vase. » — La saisie que venaient opérer les gens du roi et de leur seigneur, au milieu d’une cérémonie nuptiale, indigna les Bretons, quoique cette saisie eût des précédents patiemment endurés, entre autres lors du pardon (ou fête paroissiale) de Lesneven, où plus de trente paires de bœufs et de chevaux restèrent entre les mains des gens du fisc. Mais ce qui poussa ce jour-là l’indignation des paysans jusqu’à la rage, fut l’insolence du sergent La Montagne. Ce soudard, pendant que le bailli et l’huissier débitaient leur grimoire, s’était approché de Tina, et, le plumet sur l’oreille, tendant le jarret, se cambrant dans son justaucorps galonné, caressant sa mous-