Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/243

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— Vous perdez la raison, l’abbé !

— Non point… je suis certain de ce que je dis.

— Berthe amoureuse… et de qui ?

— De qui ?… Ah ! marquise, là, pour moi, est le mystère !…

La conversation de madame du Tremblay et de l’abbé fut interrompue par l’entrée du comte Raoul de Plouernel.


Raoul Neroweg, comte de Plouernel, alors âgé d’environ trente ans, ne ressemblait aucunement à sa sœur, et, par l’effet de l’une des lois les plus mystérieuses de la nature, le type germanique de la race franque, dont descendait le comte, se reproduisait en lui, ainsi que déjà plusieurs fois, à travers les âges, il s’était reproduit dans toute sa pureté chez plusieurs de ses ancêtres. Ce fils des Neroweg avait donc les cheveux et la barbe d’un blond ardent, le teint blanc, les yeux vert-de-mer, le nez aquilin, recourbé en bec d’aigle ; le caractère rude, hautain de ses traits, était tempéré par les belles grâces du courtisan raffiné, habitué de composer artistement sa physionomie, selon qu’il lui convient de paraître ; il offrait le modèle de tant de grands seigneurs de nos jours ; avide et prodigue, glorieux et magnifique, sans pudeur et sans entrailles, dévoré d’ambition et plus encore du désir effréné d’afficher aux yeux de tous la faveur du maître, et capable pour arriver à ce but des plus audacieuses idolâtries ou des plus lâches, des plus noires scélératesses. Ainsi, le comte n’avait vu qu’un expédient naturel et profitable à sa fortune dans le projet de prostituer sa sœur au roi d’Angleterre. Cependant, le comte de Plouernel portait plus haut, plus insolemment que pas un, l’orgueil de son nom ; mais telle est l’exécrable aberration d’esprit de la gent courtisane qu’à leurs yeux l’amour adultère des rois en général et de leur grand roi en particulier, loin de souiller leur sœur, leur femme ou leur fille, l’honore, la grandit, la couronne, la sacre ; dès lors, la prostitution devient auguste, l’infamie, sainte ! en vertu du