Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/265

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— … L’étrangeté de cette rencontre vous a surpris, n’est-ce pas, monsieur Lebrenn ?… Eh bien ! songez maintenant à ce que j’ai dû ressentir, lorsqu’à La Haye, moi, Berthe de Plouernel, — ajouta la jeune fille en attachant son franc et beau regard sur Nominoë, — lorsqu’à La Haye j’ai appris que celui qui m’avait déjà sauvé la vie, et qui, au prix de son sang, me sauvait l’honneur, descendait de cette famille, envers laquelle la nôtre avait tant à expier… tant à réparer… m’avait dit ma mère… lorsqu’enfin j’ai su que mon sauveur valait autant par le cœur que par le courage…

L’accent, le regard de mademoiselle de Plouernel, en prononçant ces dernières paroles, exprimaient un sentiment si touchant, si noble, si tendre… le silence ému qu’elle garda ensuite parut tellement significatif à Nominoë, qu’une pensée soudaine traversa son esprit ; et malgré sa modestie, son peu de confiance en soi-même, malgré la folle invraisemblance de l’espoir qui, malgré lui, fit bondir son cœur, il se crut aimé… l’ivresse du bonheur l’enhardit, et d’une voix palpitante il s’écria :

— Et vous, mademoiselle, songez à ce que je dois éprouver à cette heure en vous entendant, vous, vous, fille du comte de Plouernel, me rappeler les luttes de nos familles à travers les siècles ! les iniquités dont ma race a été victime ! Puis, vous prononcez les mots d’expiation, de réparation !… Cette expiation de votre part à vous ! innocente du passé… cette réparation ! quelle peut-elle être ?… Ah ! si j’osais… mais non, non… malgré moi… un espoir insensé…

— Cet espoir, — reprit Berthe d’un ton ferme, — quel était-il ?

— Non, non, je crains trop vos justes dédains… vos railleries…

— Monsieur Lebrenn, si je vous dédaignais, je ne serais pas ici en ce moment… et notre avenir à tous deux est trop sombre pour que je pense à railler… vous m’avez promis d’être sincère… soyez-le.

— Vous le voulez ?

— Je le veux…