Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/291

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de la blessure du comte de Plouernel, s’empressa d’obéir aux ordres du gouverneur de Bretagne, qui l’appelait à Rennes sur-le-champ, et quitta le château à la tête des deux compagnies de son régiment, autorisant d’ailleurs le comte à conserver près de lui, pour sa sûreté, le détachement du sergent La Montagne, le marquis ayant, depuis la veille, mandé à ce bas officier de venir rejoindre à Plouernel les autres compagnies du régiment de la Couronne. En effet, peu de temps après le départ du marquis et de ses soldats, le sergent La Montagne entrait tambour battant à la tête de son détachement dans la cour d’honneur du château.


Il est bientôt minuit ; la lune, alors en son décours, vient de se lever au milieu d’un ciel sans nuages. À peine le croissant argenté a-t-il surgi à l’horizon, que les cloches des paroisses disséminées dans un rayon de deux lieues aux environs de Plouernel sonnent le tocsin à toute volée. À ce signal, une troupe de deux à trois cents paysans, armés de haches, de fourches, de faux, de vieilles hallebardes, et précédés d’une sorte d’avant-garde, composée d’une cinquantaine d’autres vassaux, ceux-là tous armés de mousquets et marchant en bon ordre, sont sortis du bourg de Plouernel ; ils suivent, silencieux, la longue avenue conduisant à la grille de la cour d’honneur du château. À la tête de l’avant-garde s’avancent Gildas Lebrenn, métayer de Karnak, Madok-le-Meunier, trois métayers du domaine de Plouernel, et Tankerù. Il porte à l’épaule son lourd marteau de forgeron, sur le fer duquel il a incrusté ces mots en langue bretonne, EZ-LIBR (être libre) ; ses bras robustes sont nus, et de son tablier de cuir, retroussé à sa hanche, sort à demi un rouleau de papier. La clarté de la lune éclaire la figure de Tankerù. En deux nuits, ses cheveux ont blanchi ; ses traits sont devenus presque méconnaissables depuis la mort de sa fille Tina : le désespoir leur a imprimé son ineffaçable empreinte ; leur expression est sinistre. Il s’arrête à cent pas environ de la grille du château et dit à Madok d’une voix sourde :