Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/303

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Le forgeron abaisse son marteau, se recueille et reprend avec un calme effrayant :

— Tu vas mourir… mais avant, tu sauras comment ma fille est morte !…

— Oh ! par pitié ! épargnez-moi ce cruel récit !…

— De la pitié pour toi !… feu et flammes ! je… — Mais, se contenant, Tankerù reprend : — Tu as tué ma fille… il faut que tu saches comment elle est morte, assassin !… ce sera ton premier châtiment… l’autre suivra de près… Écoute… Le jour des noces, j’avais pris la fuite, voyant le désarmement des soldats manqué… La nuit venue, je suis retourné à la maison, j’ai frappé, ma mère m’a ouvert. Elle était pâle, elle sanglotait… Je lui demande ce qu’elle a… je ne savais rien encore… elle me répond : « — Tout est fini. Nominoë s’est sauvé ; il a dit à Salaün et à Tina qu’on ne le reverrait jamais… Elle a été ramenée ici sans connaissance ; tout à l’heure, elle a repris ses sens. Elle est là-haut… elle a voulu garder ses habits de noces… elle file à son rouet comme si rien ne s’était passé. Elle ne parle pas, elle ne pleure pas… elle me fait peur… »

— Mon Dieu ! — murmura Nominoë, cachant son visage entre ses mains, — pauvre enfant ! pauvre enfant !…

— À ces paroles de ma mère, — poursuit Tankerù sans paraître entendre la douloureuse exclamation de Nominoë, — à ces paroles de ma mère, j’ai d’abord le vertige, une espèce de coup de sang… les jambes me manquent, je tombe assis sur un banc, la tête me tourne… Enfin la pensée me revient, je me dis : Ma fille est perdue, le chagrin la tuera… Je monte en haut. Assise devant son rouet, elle filait très-vite… ses yeux, fixes, brillaient beaucoup, ils étaient secs ; ses joues, rouges ; la sueur coulait de son front… Quand je suis entré, elle avait les yeux tournés de mon côté… elle n’a pas bougé, elle ne me reconnaissait pas… Je l’ai crue folle… les sanglots m’ont suffoqué… Je l’ai appelée : Tina, Tina, mon enfant !… Pas de réponse, pas un regard, rien, rien… Alors, je l’ai laissée aux