Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/309

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dont notre aïeul Fergan-le-Carrier fut l’un des plus intrépides communiers ? Elles aussi commençaient par supplier humblement leur seigneur ou leur évêque d’alléger leurs taxes ; mais seigneurs et évêques, haussant les épaules de mépris, ordonnaient à leurs gens d’armes de courir sus à ces vilains, à ces manants. Alors, manants et vilains s’insurgeaient et, par les armes, conquéraient au prix de leur sang, après de terribles vengeances, ces franchises, ces chartes, sauvegarde de leur liberté ! Est-ce qu’au dernier siècle, les réformés n’ont pas d’abord humblement revendiqué le droit d’exercer paisiblement leur culte ?… Mais l’Église et la royauté répondent à ces suppliques par les bûchers, par le massacre de Vassy ! Alors les réformés s’insurgent, et après un demi-siècle de guerres religieuses acharnées, l’édit de Nantes consacre et résume les quatre édits de tolérance successivement conquis par les huguenots les armes à la main ! Et pourtant, ainsi que le disait notre aïeul Christian-l’Imprimeur, au temps de François Ier, un arrêt de deux lignes reconnaissant à chacun le droit d’exercer paisiblement son culte, en respectant le culte d’autrui, eût conjuré les maux inouïs déchaînés pendant cinquante ans sur la France par une aveugle intolérance… Pourquoi faut-il donc que toute réforme civile, politique ou religieuse ne puisse se conquérir qu’au prix du sang et d’effroyables désastres !…

— Pourquoi ? — reprit Serdan. — Parce que la noblesse, le clergé, la royauté regardent comme un outrage, comme un dol, comme une ruine toute atteinte à des droits sacrés à leurs yeux ; jamais ils ne consentiront volontairement à amoindrir ces droits, source de leur pouvoir, de leur richesse… S’ils octroient quelque réforme, forcés par la nécessité, ils s’efforcent, le péril passé, de retirer ce qu’ils ont concédé…

— Mais, du moins, si violentes que soient les réactions contre les réformes octroyées, quelque chose demeure à jamais acquis, — dit Nominoë ; — et ainsi, lentement, laborieusement, pas à pas, se poursuit à travers les âges le progrès de l’humanité…