Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/135

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tan ; moi seul, j’ai ce pouvoir ; mais la présence continuelle d’un prêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises du démon ; cela te donnera le loisir, en cas d’urgence diabolique, d’attendre ma venue sans risquer d’être emporté en enfer. »

La bruyante gaieté des leudes est à son comble ; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nommé Scramasax par ces barbares ; il s’en sert pour dépecer la viande et le porte habituellement à sa ceinture : on fait silence, ou à peu près, le comte va parler ; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise ; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d’avance et de confiance, ces épais Teutons, entendre leur gros rire ; Neroweg, sans mot dire, montre du geste à ses convives l’un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin ; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d’une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin ; les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genoux osseux ; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le supporter ; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire à bras tendu, sous la menace d’être martyrisé à coups de fouet, il sentait son maigre bras s’engourdir, faillir et vaciller malgré lui.

S’adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave, leur dit :

— Hi… hi… hi… nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau ?

— Seigneur… je suis très-âgé… mon bras se lasse malgré moi…

— Ainsi tu es fatigué ?

— Hélas ! oui, seigneur…