Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/155

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— Ah ! Morise !… plût au ciel que monseigneur le comte me renvoyât dans ma famille !… Pourquoi faut-il que Neroweg m’ait vue lors du voyage qu’il a fait à Mayence !… Pourquoi le brin de paille qu’il a jeté sur ma poitrine, en me prenant pour femme, n’a-t-il pas été un poignard acéré !… Je serais morte du moins au milieu des miens…

— Quel brin de paille, madame ?

— N’est-ce donc pas aussi l’usage en ce pays-ci, que l’homme, en témoignage de ce qu’il épouse une fille libre, lui prenne la main droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein (L) ?

— Non, madame.

— Tel est l’usage en Germanie… Hélas ! Morise, je te le répète, pourquoi ce brin de paille n’a-t-il pas été un poignard !… Je serais morte sans agonie… Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde, ma vie ne sera plus qu’une agonie…

— Madame, il fallait refuser d’épouser le comte.

— Je n’ai pas osé, Morise… Oh ! il me tuera ! il me tuera !…

— Pourquoi voulez-vous, madame, qu’il vous tue ?… Vous ne soufflez mot, quoi qu’il dise et fasse… Il abuse de nous autres esclaves, puisqu’il est le maître… vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le pied hors du gynécée, sinon pour faire une promenade d’une heure le long des fossés du burg… Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous qu’il vous tue ?…

— Quand il est ivre il ne raisonne pas.

— C’est vrai… il n’y a que ce danger.

— Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il s’enivre.

— Que faire à cela ?…

— Ah ! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules… Où je suis comme une étrangère ?…

Et après être restée longtemps rêveuse et de plus en plus attristée :

— Morise ?