Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/16

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Oh ! que je voudrais être à demain ! que je voudrais être à demain !

Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que le colporteur répondait à Karadeuk, suspendu aux lèvres de cet étranger :

— Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garçon, sont ce qu’étaient les anciens : terribles aux oppresseurs et chers au peuple !

— Le peuple les aime ?

— S’il les aime !… Aëlian et Aman, les deux chefs de la première Bagaudie, suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux château romain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne, Aëlian et Aman sont encore aujourd’hui regardés par le peuple de ces contrées comme des martyrs !

— Ah ! c’est un beau sort que le leur ! Ces chefs de Bagaudes… encore aimés du peuple après deux cents ans ! vous entendez, grand-père ?

— Oui, j’entends, et ta mère aussi… Vois comme tu l’attristes.

Mais le méchant enfant, comme disait la pauvre femme, courant déjà en pensée la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur le colporteur :

— Vous avez vu des Bagaudes ? étaient-ils nombreux ? avaient-ils déjà couru sur les Franks et sur les évêques ? y a-t-il longtemps que vous les avez vus ?

— Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l’Anjou… Un jour, je m’étais trompé de route dans une forêt, la nuit vient ; après avoir longtemps, longtemps marché, m’égarant de plus en plus au plus profond des bois, j’aperçois au loin une grande lueur qui sortait d’une caverne : j’y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont souvent avec eux des femmes déterminées… Les autres nuits, ils avaient fait, comme d’habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs franks, nos conquérants, attaquant leurs burgs, ainsi que ces barbares appellent leurs châteaux, combattant avec furie, sans merci ni pitié, pillant les églises et les villas épiscopales, ran-