Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/219

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Trinité ; ces damnés Bretons, idolâtres et rebelles, ne sauraient longtemps échapper aux châtiments célestes et terrestres qui les attendent.

— Oh non ! et aussi vrai que les ciseaux n’ont jamais touché ma chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France… je n’aurai ni cesse ni trêve tant que ces démons armoricains ne seront pas écrasés dans leur sang ! depuis trop longtemps ils bravent nos armes !…

— Que le Tout-Puissant entende tes vœux, grand prince ! et qu’il m’accorde, à moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister à la soumission de cette Bretagne si longtemps indomptée !

— Et maintenant, bateleur, à ton ours, car nous l’oublions trop, ce compère, né dans l’un des repaires de ces Vagres maudits !…

— Quoi d’étonnant ? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups ? ours et loups n’ont-ils pas la même tanière ?… Allons, Mont-Dore, debout, debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, ici présent, à l’illustre roi Chram, au clarissime comte et à la noble assistance… Prenez ce bâton… ce sera votre monture, donc à cheval et galopez autour de cette table de votre meilleure grâce… et de votre air le moins lourdaud… Allons, Mont-Dore… à cheval… ce coursier-là ne vous emportera point malgré vous… place… place, s’il vous plaît, nobles seigneurs !… et surtout ne vous approchez pas trop… allons, Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier !

L’amant de la belle évêchesse se mit à califourchon sur le bâton qu’il prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit à la chaîne par Karadeuk, il commença de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour de la salle, au milieu des rires bruyants de l’assistance.

Le vieux Vagre le guidait, se disant :

— Tout à l’heure j’ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler du courage de notre race bretonne, mon cœur battait d’orgueil à briser ma poitrine… et puis je pensais à mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis m’appelait son favori ! Je pensais à mon père Jocelyn, à ma mère Madâlen… morts sans doute au pays que j’ai quitté depuis quarante ans et plus… et où vivent peut-être encore mon