Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/240

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Ô nos pères ! héroïques martyrs de l’indépendance ! vous n’auriez pas, comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nous brûlons, comme aujourd’hui, quelques burg… Cela est peu ; mais leurs complices seront frappés de terreur !… Ils parlent d’enfer, ces pieux hommes ! la Vagrerie sera sur terre leur enfer ; les flammes, les grincements de dents n’y manqueront pas… Non, non ! foi de Vagre ! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l’étranger ! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle Hommes errants, Loups, Têtes-de-loup… Mais ces loups, entre loups, se chérissent comme frères ; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir heureusement traversé, en s’y mêlant, la foule des Franks fourmillant autour de l’incendie. Le gardien du pont ayant crié à l’aide, on l’a envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.

— Vite, passez tous ! passez vite, — dit le vieux Karadeuk qui n’oublie rien. — Sommes-nous tous hors de l’enceinte du burg ?

— Oui, tous ! tous !

— Maintenant, tirons à nous ce pont ; j’ai fait briser les chaînes qui l’attachaient de l’autre côté de l’enceinte ; s’il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance ; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l’épouvante où ils sont à cette heure, n’est point facile. Une fois en pleine forêt, au diable les Franks ! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule !…

— Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.

— Ô mes fils ! enfin sauvés !… Ronan, Loysik !… encore un embrassement, mes enfants.

— Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse ! tu es ma femme… je ne te quitterai qu’à la mort !