Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/35

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allant aux champs… J’ai battu de mes mains les concubines de mon mari… et pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l’amant qui prie, mais au maître qui ordonne… Je les ai battues par colère, non par jalousie ; cet homme, avant de m’être odieux, m’était indifférent… Je l’aurais aimé, cependant, s’il avait voulu… et comme il aurait voulu. Femme-sœur d’un évêque… c’était beau !… Que de bien à faire !… que de larmes à sécher !… Mais je n’ai séché que les miennes, puisque bientôt avilie… méprisée… Non, non, assez pleuré… assez gémi… assez souffert ! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent… Je fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même ? Cet homme, qui fut mon époux, ne m’a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient brisés ? S’il me force à rester près de lui, c’est pour jouir de mes biens ! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme esclave !… Maître pour maître, que perdrai-je ? Oh ! du matin au soir filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du cœur, non des lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi !… Vivre ainsi ! est-ce vivre ? Traîner mes jours dans cette opulente villa, tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs ! est-ce vivre ?… Non, non ; et, par les flancs de ma mère ! je veux vivre, moi ! Je veux sortir de ce sépulcre glacé ! Je veux le grand air, le grand soleil, l’espace ! Je veux mon jour d’amour et de liberté… Oh ! si je revoyais ce jeune garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de cette terrasse, où dès l’aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je viens respirer la fraîcheur matinale !… Comme il me regardait d’un œil fier et amoureux ! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés ! Quelle taille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le ceinturon de son couteau de chasse ! Ce doit être quelque esclave forestier des environs… Esclave, esclave ! Eh ! qu’importe ! Il est jeune, beau, leste, amoureux ! Les maîtresses de mon saint mari sont esclaves