Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/36

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aussi… Oh ! n’aurai-je donc jamais aussi mon jour d’amour et de liberté !




Que fait l’évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées ?… Le saint homme boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte ; la salle du festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l’autre siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre, enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares, lors de leur conquête de l’Auvergne, ayant fait une écurie de cette salle de festin ; les vases d’or et d’argent sont étalés sur des buffets d’ivoire ; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à l’œil ; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et d’amphores à demi pleines ; les leudes, compagnons de guerre de Neroweg, et ses égaux durant la paix (H), après avoir, selon l’usage, soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le vestibule avec les clercs et les chambriers de l’évêque. Çà et là sont déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes : boucliers de bois, bâtons ferrés, francisques, ou haches à deux tranchants, haugons, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du comte sont peintes en manière d’ornement trois serres d’aigle. Le prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur coupes ; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne parle pas ; parfois, il semble écouter les deux buveurs ; mais le plus souvent il rêve.

Et ce Frank ? ce comte Neroweg ? Quelle figure a-t-il ? Il a l’encolure et le fumet d’un sanglier en son printemps, et la figure d’un oiseau de proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés, tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés