Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/76

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au seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l’évêque, accroupies sur une paille infecte ; leurs longs cheveux hérissés, emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses ; leurs yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que l’ermite laboureur, les montrant de loin à l’évêque, lui dit :

— À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de Dieu ?

— Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles là-haut… sinon, peines effrayantes et éternelles, — s’écrie Cautin, — c’est la loi de l’Église, c’est la loi de Dieu !

— Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui disent l’homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la santé !

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et bien armée, avaient eu peur et s’étaient d’abord réfugiés au fond de leurs huttes, mais Ronan s’avançant cria :

— Pauvres femmes ! pauvres enfants ! ne craignez rien… nous sommes de bons Vagres !

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les pauvres gens la bénissaient ; aussi femmes et enfants, d’abord réfugiés, craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l’une des esclaves dit à Ronan :

— Est-ce votre chemin que vous cherchez ? nous vous servirons de guides.

— Craignez-vous les leudes des seigneurs ? — dit une autre. — Il n’en est point passé par ici depuis longtemps ; vous pouvez marcher tranquilles.

— Femmes, — reprit Ronan, — vos enfants sont nus ; vous et vos maris, travaillant de l’aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons, vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de fèves pourries et d’eau saumâtre.