Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/77

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— Hélas ! c’est la vérité… bien misérable est notre vie.

— Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis : voilà du linge, des étoffes, des vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres… donne, petite Odille, à ces bonnes gens… donne, belle évêchesse en Vagrerie… donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants… donnez encore, donnez toujours !

— Prenez… prenez, mes sœurs, — disait l’évêchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa maison et qu’elle ne regrettait pas. — Prenez, mes sœurs ! Esclave comme vous, plus que vous peut-être, j’ai, sous ces rideaux, rêvé d’amour et de liberté ; libre et amoureuse, je suis aujourd’hui ! prenez mes sœurs… prenez encore…

— Tenez… prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous soient jamais ravis ! — disait Odille aidant aussi à distribuer le butin. Et elle essuyait ses yeux en disant : — Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme il est bon au pauvre monde !

— Soyez bénis… soyez bénis, — s’écriaient ces pauvres créatures pleurant de joie ; — vaut mieux rencontrer un Vagre qu’un comte ou qu’un évêque.

Et c’était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons, perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu’ils avaient pris au méchant et cupide évêque ; c’était plaisir de voir les figures toujours tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s’épanouir si surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d’objets de toutes sortes jusqu’alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus impatients, s’attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras amaigris, s’opiniâtraient à soulever un gros rouleau d’étoffe de lin ; mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.