Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/84

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passion pour le pauvre monde, tu me traites avec une douceur de frère ; cette nuit, je t’ai vu pour la première fois, et pourtant il me semble qu’il y a déjà longtemps, longtemps que je te connais…

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas, les lèvres palpitantes :

— Et ces Franks, s’ils te tuaient ?…

— S’ils me tuaient, petite Odille ?…

Se retournant alors vers l’ermite, qu’il désigna du regard à la jeune fille, il ajouta :

— Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

— Je te le promets, mon enfant ; je te protégerai.

— Petite Odille, — reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant d’ordinaire aussi timide… qu’on l’est en Vagrerie, — un baiser sur ton front… ce sera le premier et le dernier peut-être…

L’enfant pleurait en silence ; elle tendit son front de quinze ans à Ronan ; il y posa ses lèvres, et, l’épée haute, partit en courant… À peine fut-il éloigné des chariots, que l’on entendit les cris des Vagres attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue, dans les bras de l’ermite, cachant sa figure dans son sein, et s’écria :

— Ils vont le tuer… ils vont le tuer…

— Courage, Franks… courage, mes fils en Dieu ! — hurlait Cautin garrotté à la roue d’un chariot ; — exterminez ces Moabites… et surtout exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange, à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d’argent… je vous la signale… pas de merci pour cette Olliba ! coupez-la en morceaux si vous pouvez !

— Évêque, évêque… tes paroles sont inhumaines… Rappelle-toi donc toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme adultère, — dit l’ermite, tandis qu’Odille, la figure toujours cachée dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait :