Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/87

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le comte m’a répondu en me menaçant de son bâton : — « J’aurai mes cent sous d’or tous les ans… sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes… »

— Pauvre homme ! — dit tristement l’ermite. — Et comme tant d’autres tu as consenti à ce servage ?

— Que faire ? comment résister au comte et à ses leudes ? je n’avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l’épée haute, nous viennent dire : « Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous… et pour nous vous les cultiverez ? » Oui, que faire ? résister ? impossible… fuir ? c’était aller au-devant de l’esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j’avais alors une jeune femme… la servitude ou la vie errante m’effrayait plus encore pour elle que pour moi… enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j’étais né ; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner… Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce ! labeur incessant ! telle fut notre vie… Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d’or par année… Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d’or qu’il voulait… Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais : j’en fus pour la torture, lui pour sa cruauté…

— Et jamais, — dit Ronan, — il ne t’est venu à l’idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes ?

— Mais, encore une fois, et les prêtres ? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis ? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s’ils osent se