Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 7.djvu/19

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— Oh ! n’avoir pas d’armes pour tuer ce chien qui me vole mon eau ! — murmura le pèlerin en redoublant d’énergie ; — je t’étranglerai, truand !

— Cette voix… je la connais ! — s’écria Fergan, et d’un brusque mouvement écartant les plis de la pèlerine dont les traits du voyageur étaient couverts, le serf s’écria frappé de stupeur : — Que vois-je ?… Neroweg-Pire-qu’un-Loup !

Le seigneur de Plouernel profitant d’un moment d’inertie où la surprise plongeait Fergan, se débarrassa de son étreinte, se releva, et ne songeant qu’à son outre, jeta les yeux autour de lui ; il vit à quelques pas Jehanne à la fois radieuse et pleurante, agenouillée près de Colombaïk, et soutenant l’outre que l’enfant pressait de ses deux petites mains en buvant avec avidité ; il semblait renaître à mesure qu’il apaisait sa soif dévorante. — Cet avorton boit mon eau ! — s’écria Neroweg VI avec fureur ; — et dans ce désert, l’eau… c’est la vie. — Il allait se précipiter sur Jehanne et sur son fils lorsque le carrier, sortant de sa stupeur et reprenant des forces, saisit entre ses bras robustes le comte de Plouernel et s’écria : — Oh ! nous ne sommes plus ici dans ta seigneurie ! toi couvert de fer et moi nu ; nous voici homme à homme, corps à corps ! au fond de ce désert, nous sommes égaux, Neroweg !… j’aurai ta vie ou tu auras la mienne !

Alors commença une lutte terrible, décisive, aux cris éplorés de Jehanne et de Colombaïk tremblant pour un père et pour un époux. Le seigneur de Plouernel était d’une force redoutable ; mais le serf, quoique affaibli par les privations, par les fatigues, puisait un redoublement d’énergie dans sa haine contre son ennemi. Serf gaulois, Fergan luttait contre son seigneur, de race franque ! fils de Joel, Fergan luttait contre un descendant des Neroweg ! Les deux lutteurs avançant, reculant, muets, acharnés, poitrine contre poitrine, visage contre visage, livides, terribles, écumants de rage, palpitants d’une ardeur homicide, s’étreignaient avec fureur sous ce