Page:Swift - Gulliver, traduction Desfontaines, 1832.djvu/417

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Mes amis ayant jugé que la relation que j’ai écrite de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j’ai consenti à l’impression. Hélas ! j’ai eu bien des malheurs dans ma vie, mais je n’ai jamais eu celui d’être enclin au mensonge.

… Nec, si miserum fortuna Sinonem
Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget.

Virg., Æneid., l. II.

Je sais qu’il n’y a pas beaucoup d’honneur à publier des voyages ; que cela ne demande ni science ni génie, et qu’il suffit d’avoir une bonne mémoire ou d’avoir tenu un journal exact ; je sais aussi que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de dictionnaires, et sont au bout d’un certain temps éclipsés, comme anéantis par une foule d’écrivains postérieurs qui répètent tout ce qu’ils ont dit, et y ajoutent des choses nouvelles. Il m’arrivera peut-être la même chose : des voyageurs iront dans les pays où j’ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber mon livre, et peut-être oublier que j’aie jamais écrit. Je regarderais cela comme une vraie mortification si j’écrivais pour la gloire ; mais, comme j’écris pour l’utilité du public, je m’en soucie peu et suis préparé à tout événement.