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LES JACOBINS


sable de l’action commune ; sitôt qu’il manque ou défaille, la majorité, occupée ailleurs, toujours indécise et tiède, cesse d’être un corps et devient une poussière. — Des deux gouvernements qui auraient pu rallier la nation autour d’eux, le premier, à partir du 14 juillet 1789, gît à terre et par degrés achève de se rompre. Ensuite son fantôme, qui revient, est plus odieux que lui-même ; car il traîne après soi, non seulement l’ancien cortège d’abus absurdes et de charges insupportables, mais encore une meute aboyante de revendications et de vengeances ; dès 1790, il apparaît à la frontière, plus arbitraire que jamais, armé en guerre, conduisant une invasion prochaine d’étrangers avides et d’émigrés furieux. — L’autre gouvernement, celui que l’Assemblée constituante vient de construire, est si mal combiné, que la majorité ne peut en faire usage ; il n’est pas adapté à sa main ; on n’a jamais vu d’outil politique à la fois si lourd et si impuissant. Pour être soulevé, il exige un effort énorme, environ deux jours du travail de chaque citoyen par semaine[1]. Soulevé si péniblement et à demi, il exécute mal toutes les besognes auxquelles on l’emploie, rentrée des impôts, tranquillité des rues, circulation des subsistances, protection des consciences, des vies et des biens. Son propre jeu le démolit et en fabrique un autre, illégal, efficace, qui prend sa place et y reste. — Dans un grand État centralisé, quiconque tient la tête a le corps ; à force d’être conduits, les Français ont contracté

  1. Cf. tome IV, livre II, chapitre III.