Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/367

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


émotions, que parfois elle se demandait le soir, dans le recueillement de la prière, si ce n’était point pécher que d’éprouver une si vive jouissance à entendre ces pures harmonies. Le major, aux lumières théologiques duquel elle avait recours en ces circonstances, dont l’âme était d’ailleurs si pieuse et si noble, lui disait que, pour sa part, ce bonheur intérieur, qui lui venait des chefs-d’œuvre de l’art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer de la reconnaissance envers Dieu ; et que, pour lui, le plaisir d’écouter de la belle musique ressemblait à celui qu’il éprouvait en contemplant les étoiles du ciel ou la végétation de la terre.

Nous prenons plaisir à nous arrêter à cette période de la vie d’Amélia, parce que ce fut pour elle une époque de joie pure et sans mélange. On a pu remarquer jusqu’ici que les nobles inspirations de son intelligence ont toujours été étouffées par le délaissement et le dédain, comme c’est, hélas ! le sort d’une femme ici-bas ; car chacune des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses semblables, est sûre d’avance de voir traiter, avec un charitable empressement, sa réserve de gaucherie, sa candeur de sottise ; et ce silence, qui n’est qu’une protestation timide contre la malveillance de ceux qui tiennent le monde à leur discrétion, est loin de trouver grâce devant le tribunal de l’inquisition féminine.

Telle avait été à peu près jusqu’alors la société de cette pauvre et chère Emmy, qui enfin se trouvait placée en compagnie d’un galant homme. Or, c’est là une espèce plus rare qu’on ne pense, dans la société, où l’on trouve beaucoup de petits maîtres qui ont des habits de la dernière coupe, mais peu de gens qui savent unir la bonté à la générosité des sentiments, et poussent l’ignorance des petites intrigues jusqu’à la simplicité. Pour moi, si j’avais à faire une liste des gens de cette espèce, elle serait bientôt terminée. Toutefois, je mettrais d’abord en tête notre cher ami le major. Ses jambes sont démesurées, sa figure est jaune, ses lèvres minces, ce qui au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c’est vrai ; mais il a l’esprit juste, le cœur bon, une vie irréprochable, une âme tout à la fois candide et dévouée. Sa tournure avait plus d’une fois prêté matière aux railleries des deux George, et il en était peut-être bien résulté quelque doute et quelque incertitude dans l’esprit de la petite Emmy sur la valeur et les mérites du major.