Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/133

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surface de notre territoire, car jusque chez nous les étrangers tendent à appliquer la méthode destructive sous laquelle se transforment les territoires annexés[1]. » Pour un Lorrain, devenir Allemand représentait alors un péril prochain, et qu’il se figurait sans nul effort d’imagination, mais simplement par un regard jeté de l’autre côté du poteau-frontière, d’un poteau-frontière qui ne demandait qu’à s’avancer vers l’Ouest ; la lutte contre le germanisme est incorporée à son être, à son héritage direct et à son devoir immédiat.

Réagir contre les « barbares », combattre le germanisme, prendre conscience de la terre lorraine comme d’une série de bastions, telle est la première démarche d’un méthodique nationalisme lorrain, d’une construction de la Lorraine analogue à la construction du Moi. L’idée du Moi implique une idée des Barbares. L’idée de la Lorraine implique une idée de l’Allemagne. M. Barrès — bien qu’il ait écrit des pages respectueuses sur Gœthe, qu’il ait essayé de se soumettre à son influence et qu’il présente certaines parties en effet assez gœthiennes — se préoccupe, tant devant les Barbares que devant les Allemands, de démasquer et de déclasser l’ennemi plus que de le comprendre. Il procède en bon Lorrain, à la manière militaire. Dans les deux Bastions de l’Est, Colette Baudoche et Au Service de l’Allemagne, le procédé apparaît avec évidence. Ce qu’il y a d’inférieur en Allemagne est mis en contraste avec ce qu’il y a de supérieur en France, et la comparaison est donnée comme celle de l’Allemagne et de la France toto genere. « Tout me crie que la raison deutsche, en travaillant à détruire ici l’œuvre welche, diminue la civilisation. Et par exemple les édifices militaires français du XVIIIe siècle tels qu’on les voit à Marsal, avec leurs façades blanches, avec leurs proportions élégantes et naturelles, qu’on les compare aux abominables et coûteuses casernes qui, non loin de là, dominent Dieuze : il apparaît jusqu’à l’évidence que chez l’Allemand la culture des sens demeure encore barbare[2]. » M. Barrès est peu difficile en fait d’évidence. Tout le monde sait qu’une caserne française d’aujourd’hui ressemble à une caserne allemande d’aujourd’hui, et non à une caserne française d’autrefois ; jugerons-nous la Lorraine et la culture des sens chez les compatriotes de M. Barrès d’après le style des casernes de Toul ? M. Asmus, que M. Barrès a peint avec une certaine sympathie, n’est pas seule-

  1. L’Appel au Soldat, p. 352.
  2. Au Service de l’Allemagne, p. 39.