Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/175

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l’éclat de tous ces garçons et de toutes ces filles nés pour les caresses, il s’enfonçait hors de soi-même dans une noblesse où il eût voulu confondre et évanouir tous les sexes de toutes les races qui pullulent et tourbillonnent de désir sur la face de la terre »[1]. Mais, comme dans Bérénice, la pente la plus naturelle et la forme la plus ordinaire de la sensualité chez ce professeur et cette étrangère, c’est un écoulement de larmes. Quand les larmes de Bérénice allaient sécher, Philippe l’a poussée entre les bras de Charles Martin afin qu’elle y pleurât encore. Et quand Bérénice meurt, Philippe recueille un chien perdu. Il est naturel que dans l’Ennemi des Lois Bérénice, l’instinct, la petite chose attristée et dévouée à la mort, qu’il faut consoler et aimer, se retrouve dans Velu I et Velu II. Le jardin de Bérénice devient ce verger entouré de hautes futaies où André, Claire et Marina « processionnaient au soleil levant parmi des enfants et des bêtes, sous la direction de Velu II, leur moniteur ». C’est le laboratoire de la sensibilité nouvelle. Ce parc s’oppose à ce muséum, temple exécrable de la science et des lois, fondé par Pichon-Picard et où le Velu frôle la vivisection, comme le Jardin où Philippe cultive ses tristesses, ses fièvres, et celles de Bérénice contraste avec les canaux aménagés et les viviers à carpes rêvés par Charles Martin à la place des étangs du Bas-Rhône. Le Nordau de Dégénérescence dénonçait comme un signe évidemment morbide ce qu’il appelait la zoophilie de M. Barrès. N’exagérons pas. Mais enfin c’est au temps du Jardin et de l’Ennemi que M. Barrès apparut comme l’authentique prince de la jeunesse : et l’enfant Bérénice amorce une sensibilité de vieux monsieur, comme le Velu complaît à une sensibilité de vieille fille. Ces petites filles et ces chiens ne disaient rien de bon au lourd Nordau. Il ne comprenait point ce que M. Barrès appelle « le secret merveilleux : le sérieux qui couvre et qui permet toutes les fantaisies ».

Il ne me souvient plus si c’est de Fortunio ou de Mademoiselle de Maupin que Théophile Gautier disait que c’était le dernier livre où il se fût exprimé extrêmement et franchement : depuis, écrivait-il à peu près, j’ai dû déférer au cant et me mettre au pas des idées reçues. Il serait bien exagéré et bien injuste de transporter cet aveu à M. Barrès, dont le racinement, le développement en profondeur, le considérable et sérieux et loyal effort d’esprit, qu’attestent les Déracinés, méritent d’être regardés à un autre point de vue. Mais enfin André Maltère

  1. L’Ennemi des Lois, p. 87.