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LE BERGSONISME

mécaniquement de la matière, de même c’est une jouissance physique intense que de retrouver le mouvement continu, qui est plus vrai, par delà le mouvement alternatif qui nous est imposé par notre organisme. Ce mouvement continu, nous nous le sommes incorporé par une invention humaine qui n’a pas d’analogue dans les organismes vivants, celle de la roue. Rien de plus typique, ici, que la bicyclette, solution gracieuse et parfaitement élégante d’un problème d’élan vital, et où la jambe, organe du mouvement alternatif, est employée pour produire un mouvement continu ; l’adhésion vivante de la charpente métallique à la charpente osseuse y est réalisée avec la même sûreté que la nature a mise dans la structure d’un être vivant, et le corps humain s’y adapte parfaitement à son rôle de moyen dans la construction d’un corps qu’on peut appeler surhumain. Dans le football, dans le golf, le plaisir physique est fait d’une sympathie organique qui identifie le mouvement de notre corps avec celui d’un corps circulaire ; il est, pour notre mouvement, une manière de se dépasser, de s’évader vers du réel plus pur, de monter de l’ordre humain à l’ordre cosmique. La danse, aidée de la musique, va plus loin encore. Elle est à la fois un sport et un art. Elle plie le mouvement alternatif des jambes à un ordre de mouvement continu, et ce mouvement continu peut plonger l’homme dans la réalité même de l’élan vital. « Je touche, dit M. Bergson, la réalité du mouvement quand il m’apparaît intérieurement à moi, comme un changement d’état ou de qualité. » Mais le philosophe en tant que philosophe peut-il toucher cette réalité ? Dans une certaine mesure. Il la découvre comme Le Verrier découvrit la planète Neptune, — au bout de sa plume. Mais il y a dans les profondeurs humaines tout un monde esthétique qui sympathise avec la réalité du mouvement et qui l’épouse de l’intérieur. Notre vérité la plus profonde consiste peut-être en ceci, que nous sommes une capacité de schèmes dynamiques. Les grandes œuvres d’art sont des schèmes dynamiques organisés, mais aucun art mieux que la danse ne réalise le schème dynamique à l’état de puissance nue, ne nous le fait mieux toucher comme un absolu. Dès lors, ce qu’était la musique pour la philosophie de Schopenhauer, l’expression de l’absolu, la danse en approcherait peut-être pour le bergsonisme (faut-il rappeler une page célèbre de Zarathovstra ?) Mais je m’arrête, et je vois le sourire sarcastique qui me guette. La philosophie de Belphégor… Non. Tout simplement une philosophie vivante, qui a ses portes de sortie, ses puissances d’élargissement et de sympathie,