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LE BERGSONISME

son rang dans les œuvres de l’intelligence mécanicienne. Mais ce qui importe à M. Bergson, ce n’est pas seulement le philosophe in the flesh, c’est le philosophe in the life. Il veut « qu’on ne prenne pas la métaphysique figée et morte dans des thèses, mais vivante chez des philosophes[1]. » Et considérer les philosophies dans leur vie, c’est aller à ce qui reste en elles de vrai sous les thèses artificielles et mortes : à savoir l’intuition d’une réalité, une réalité d’intuition. Cette réalité d’intuition l’historien de la philosophie doit la pénétrer, mais la loi même de l’intelligence, l’illusion du morcellement, contribuent à l’obscurcir. « Tant de ressemblances partielles nous frappent, tant de rapprochements nous paraissent s’imposer, des appels si nombreux, si pressants, sont lancés de toutes parts à notre ingéniosité et à notre érudition, que nous sommes tentés de recomposer la pensée du maître avec des fragments pris çà et là, quittes à le louer ensuite d’avoir su — comme nous venons de nous en montrer capables nous-mêmes — exécuter un joli travail de mosaïque[2]. » M. Bergson a pu faire sur sa propre philosophie l’épreuve de louanges de ce genre. Elles ont contribué sans doute à le garder de les appliquer aux philosophes qu’il étudiait. Le dernier chapitre de l’Évolution Créatrice, qui est en grande partie polémique, ne saurait évidemment nous fournir un type complet de la manière dont M. Bergson se place à l’intérieur d’un système. Il ne nous en donne pas moins une impression analogue à celle des Maîtres d’autrefois de Fromentin : les philosophes sont vus par un philosophe, en philosophe, comme les peintres le sont par un peintre, en peintre. Ce n’est d’ailleurs pas une raison pour déclasser d’utiles fonctions, qui comportent un plan différent, et on ne saurait évidemment pas plus demander à M. Bergson les services d’un Zeller ou d’un Boutroux qu’à Fromentin ceux de Crowe et Cavalcaselle.

Dans l’Évolution Créatrice, cette étude rapide des systèmes consiste à « définir plus nettement, en l’opposant à d’autres, une philosophie qui voit dans la durée l’étoffe même de la réalité[3] ». Non seulement à d’autres, mais à toutes les autres. Il s’agit de donner une philosophie de la philosophie, en l’expliquant comme on a expliqué la conscience, la vie, l’intelligence, et en la plaçant à son rang et à son heure dans la chaîne des manifestations de l’esprit, ainsi que l’avaient fait d’ailleurs Herder, Schelling, Hegel. Mais cette philosophie, M. Bergson, dans

  1. Introduction à la Métaphysique, p. 35.
  2. Intuition Philosophique, p. 812.
  3. Évolution Créatrice, p. 295.