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LE MONDE QUI DURE

l’Évolution Créatrice, paraît la considérer comme un système d’illusions, la ranger sous les deux chefs de ce qu’il appelle les deux illusions fondamentales : l’illusion qui dans le réel voit des coupes, des choses, des états stables, l’illusion qui pose le vide avant le plein, le néant avant l’être. La vraie philosophie devra ouvrir, pour dépasser ces deux illusions, un chemin à la colombe de Kant. Elle devra coïncider non pas avec l’intelligence, mais avec la genèse de l’intelligence, avec ce qui dépose et dépasse l’intelligence. L’acte de volonté était, pour Renouvier, destiné à pousser l’intelligence sur un de ses deux tableaux possibles. Pour M. Bergson il doit la pousser hors de ses tableaux, hors de son ordre, hors de chez elle.

Mais le profond résumé de l’Évolution Créatrice sera peut-être légèrement vicié, pour un pur bergsonien, par sa destination utilitaire, par le besoin où est l’auteur, en insistant sur ses valeurs de nouveauté, de souligner une manière originale de philosopher. L’histoire de la philosophie n’y est pas étudiée pour elle-même, de son point de vue propre, habillée sur mesure ; elle est employée par la philosophie de M. Bergson, qui y pratique les coupes utiles à son dessein. Dans l’Intuition Philosophique, M. Bergson a dépassé ce point de vue utilitaire, s’est placé davantage en face de l’histoire des doctrines comme devant un problème particulier, un domaine original, a laissé tomber l’appareil polémique dialectique. Il a reconnu dans toute la philosophie le même élan vital.

« Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté, pousser l’intelligence hors de chez elle[1]. » C’est ce que M. Bergson a fait pour son compte. Et on a crié au mysticisme. En réalité, il n’y a pas de grande et neuve philosophie qui n’ait fait un saut de ce genre, qui n’ait brisé le cercle vicieux où ses termes semblaient l’enfermer. Descartes (qui a rompu pour sa part le fameux cercle cartésien) parle excellemment des principales difficultés qu’il a résolues comme d’autant de batailles où il a eu l’heur de son côté. Pour créer une philosophie vivante il faut livrer de telles batailles, batailles contre les philosophes, batailles contre soi-même, batailles contre la nature humaine. Et ces batailles, dont le dernier chapitre de l’Évolution Créatrice nous offre un schème personnel si dramatique (on songe au passage du Phédon où Socrate-Platon raconte ses recherches philosophiques, et aussi au dernier chapitre de l’Esquisse de Renouvier). M. Bergson,

  1. Évolution Créatrice, p. 211.