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LE BERGSONISME

dans l’Intuition philosophique, les indique comme la condition formelle de toute création philosophique originale.

L’intuition philosophique profonde débute toujours par un refus, par un non. Ainsi le démon de Socrate ne servait pas à le guider, mais à le détourner. Connaître c’est réagir, contre les sens au nom de l’intelligence, contre l’intelligence au nom de la critique, contre la critique au nom d’une intuition, contre les philosophes au nom de la philosophie. « N’est-il pas visible que la première démarche du philosophe, alors que sa pensée est encore mal assurée et qu’il n’y a rien de définitif dans sa doctrine, est de rejeter certaines choses définitivement ? Plus tard, il pourra varier dans ce qu’il affirmera ; il ne variera pas dans ce qu’il nie[1]. »

L’Intuition débute par un non, mais elle est grosse d’un oui, d’un oui unique qui fait corps avec la vie même et la durée du philosophe, et qui présente le même genre d’unité et de multiplicité que la conscience. « Un philosophe digne de ce nom n’a jamais dit qu’une seule chose parce qu’il n’a jamais vu qu’un seul point : encore fut-ce moins une vision qu’un contact ; ce contact a fourni une impulsion, cette impulsion un mouvement, et si ce mouvement, qui est comme un certain tourbillonnement d’une certaine forme particulière, ne se rend visible à nos yeux que par ce qu’il a ramassé sur sa route, il n’en est pas moins vrai que d’autres poussières auraient aussi bien pu être soulevées et que c’eût été encore le même tourbillon[2]. » La multiplicité des idées exprimées par un philosophe ne fait pas plus la somme parfaite, l’unité vraie de cette intuition simple, de ce mouvement indivisible, que la somme des cercles que nous pouvons tracer n’équivaut à la réalité géométrique du cercle. Et c’est pourquoi toute philosophie est imparfaite, non seulement du point de vue de la vérité totale, mais du point de vue du philosophe lui-même et de son intuition particulière. Cette nature, cette racine élémentaire, ce mouvement pur, perd, quand il se matérialise en mots, quand il se réfracte en quantité, une part de son feu. « Ce point est quelque chose de simple, d’infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie. Il ne pouvait formuler ce qu’il avait dans l’esprit sans se sentir obligé de corriger sa formule, puis de corriger sa correction… Toute la com-

  1. Intuition Philosophique, p. 811.
  2. Id., p. 813.