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LE MONDE QUI DURE

était bien plus beau de produire un enfant de l’accointance des Muses que de l’accointance de sa femme. Et c’est une grande bassesse que d’humilier devant les joies de la famille le labeur d’un Flaubert qui passe sa vie à mettre du noir sur du blanc, laisse pour héritiers Madame Bovary et l’Éducation. L’amour, la maternité, nous placent à l’intérieur de l’espèce, mais les créations du génie nous placent à l’intérieur de l’élan vital lui-même, de ce qui a déposé l’espèce humaine sur son passage, de ce qui s’est dissocié tardivement en instinct et intelligence. « C’est à l’intérieur même de la vie que nous conduirait l’intuition, je veux dire l’instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable de réfléchir sur son objet et de l’élargir indéfiniment[1]. » L’intuition philosophique ne demeure cependant qu’une ombre parce qu’elle ne crée pas. Ou plutôt elle ne peut créer qu’en se déposant en vie morale, religieuse : si le bergsonisme n’excluait l’idée de philosophie achevée, il tenterait de s’achever comme la doctrine de Schopenhauer, par une morale. Et aussi par une esthétique, ou du moins par un contact plus étroit avec le courant créateur de l’œuvre d’art. Car si l’intuition nous conduit à l’intérieur de la vie, la production esthétique seule nous conduit de l’intérieur de la vie, et coïncider avec l’élan vital c’est épouser un courant non centripète, mais centrifuge.

L’art combine, pour tourner la matière et pour lui faire donner ce qu’elle refuse, les moyens de l’instinct et ceux de l’intelligence. Il n’y a pas de création réelle sans interruption du courant créateur. Dans l’instinct, ouvert à même la vie, la création est parfaite, mais le mouvement créateur est presque immédiatement interrompu. Dans l’intelligence, qui travaille sur la matière, la création est toujours imparfaite, mais le mouvement créateur continue. Une intelligence au repos ne serait plus l’intelligence. L’œuvre d’art concilie de façon miraculeuse deux caractères qui sembleraient contradictoires : la perfection et le mouvement. Un marbre du Parthénon, un dessin de Léonard, une tragédie de Racine, une phrase de Chateaubriand ou de Flaubert, paraissent un point final par tout ce qui arrête l’achèvement de leur matière. Et pourtant nous les éprouvons comme une sorte de réalité radiante, comme le point de départ incessant d’un élan infini, comme un dégagement continu d’imprévisible. C’est par le mouvement qu’ils se révèlent divins. Incessu patuit dea. L’art suprême

  1. Évolution Créatrice, p. 192.