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LE BERGSONISME

consiste à incorporer le courant créateur à cela même qui, dans la matière, voudrait l’arrêter, et, en raison, devrait servir à l’arrêter.

De sorte que si l’on voulait comparer les formes de l’art à celles de la vie, il faudrait aller chercher dans les racines mêmes du mouvement vital, dans ce minimum de matière qui laisse apparaître le courant non encore ou à peine interrompu. Peut-être dans ces réalités physiques de l’amour auxquelles nous sommes toujours tentés de comparer celles du génie. Et aussi dans le système nerveux, dont le corps n’est que l’enveloppe et le serviteur grossier. Le système nerveux a sa raison d’être dans le mouvement, comme le lit d’un fleuve dans l’eau qui y coule. Il peut se définir comme un ordre de mouvements esquissés, de réactions dessinées et suspendues. Tarde estimait, non sans raison, que la société se rapprochait plus d’un cerveau que d’un organisme. Pareillement les conditions d’existence d’une œuvre d’art sont analogues à celles d’un système nerveux plutôt que d’un corps individuel. L’œuvre d’art ressemble au système nerveux, capital indéfini de mouvements esquissés, toujours prêts à s’achever, à s’organiser, à provoquer des attitudes et des actions du corps. Un état cérébral exprime ce qu’il y a d’action naissante dans un état psychologique. Le corps exprime l’action réelle qui prolonge cette action naissante. Mais cette action réelle n’est vivante, féconde, qu’en tant qu’elle sert d’enveloppe, de nourriture, à un système nerveux, à une multiplicité de nouvelles actions naissantes, parmi lesquelles toute action accomplie constituera encore un choix. Pareillement on pourrait dire que la conception géniale d’une œuvre d’art indique ce qu’il y a d’action naissante dans un aspect de l’élan vital. Le tableau, la tragédie, la symphonie, une fois issus de cette conception, expriment dans leur matérialité l’action réelle qui a prolongé cette action naissante, qui a constitué, comme l’attitude du corps à un moment donné, un choix entre des milliers de possibles esquissés. Mais ce tableau, cette tragédie, cette symphonie, ces actions réelles, ne sont vivantes et géniales qu’en tant qu’elles contiennent à leur tour une multiplicité d’actions naissantes, celles que prolongent et qu’achèvent non plus dans un corps, mais dans un nombre indéfini de corps, les attitudes conscientes, méditatives, passionnées de ceux qui contemplent le tableau, assistent à la tragédie, écoutent la symphonie. L’œuvre d’art supérieure est celle qui provoque l’admiration : or l’admiration implique au moins un schème d’attitude corporelle, et derrière cette attitude ou ce schème d’attitude il y a tout l’homme intérieur qui les vit.