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LE MONDE QUI DURE

Toute esthétique d’un philosophe a son point de départ dans un art particulier, et il lui est difficile de tenir tous les arts sous le regard de sa pensée. Malgré la place qu’il fait à la musique et la dignité singulière où il l’élève quand il la considère comme la connaissance de l’absolu, l’esthétique de Schopenhauer est plutôt construite sur les arts plastiques. Si M. Bergson formulait un jour la sienne, ce serait probablement une esthétique de musicien. Peut-être les différents arts lui apparaîtraient-ils comme les hypostases d’une musique plus ou moins matérialisée. Et la première hypostase de la musique, la plus immédiate, serait son passage spontané à des attitudes du corps, — la danse. L’esthétique du mouvement qui convient à cette philosophie de la mobilité, l’élan esthétique qui sympathiserait avec cette doctrine de l’élan vital, partiraient alors de ce centre. Le seul morceau d’esthétique que M. Bergson ait donné, en dehors de son opuscule sur le Rire, consiste en quelques pages qui concernent la grâce dans l’Essai sur les données immédiates.

Elles sont écrites à titre de réflexion sur un essai de spencer, qui explique la grâce par une économie d’effort, c’est-à-dire par des considérations de quantité. M. Bergson introduit des considérations de qualité. La grâce est une communion avec la vérité de la vie (on la rapprocherait presque de la grâce au sens religieux). Elle ne comporte d’abord que « la perception d’une certaine aisance, d’une certaine facilité dans les mouvements extérieurs. Et comme des mouvements faciles sont ceux qui se préparent les uns les autres, nous finissons par trouver une aisance supérieure aux mouvements qui se faisaient prévoir, aux attitudes présentes où sont indiquées et comme préformées les attitudes à venir. Si les mouvements saccadés manquent de grâce, c’est parce que chacun d’eux se suffit à lui-même et n’annonce pas ceux qui vont suivre[1] ». Dans cette philosophie de la mobilité, cette théorie de la grâce s’oppose à la théorie du rire, provoqué au contraire par une saccade, une raideur, un automatisme. Nous éprouvons le sentiment de la grâce en épousant un mouvement aisé « dont le rythme est devenu toute notre pensée et toute notre volonté ». Mais la grâce n’est ici qu’un exemple d’une loi esthétique beaucoup plus générale. Le sentiment esthétique s’organise toujours autour d’une attitude du corps. L’artiste fixera « parmi les manifestations extérieures de son sentiment, celles que notre corps imitera machina-

  1. Essai, p. 9.