Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/151

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dait aux questions qui se présentaient à lui mais parce que son souvenir le transportait momentanément dans l’autre domaine : le domaine clair de l’activité spirituelle où ne pouvaient être ni raison, ni tort, dans le domaine de la beauté et de l’amour pour lesquels il fallait vivre. Quelque lâcheté humaine qui se présentât à lui il se disait :

« Eh bien ! que N. N. vole l’État et le tzar, et que le tzar et l’État lui rendent des honneurs, mais hier, elle m’a souri, elle m’a invité à venir, et je l’aime, et personne ne le saura jamais. » Et son âme devenait calme et sereine.

Pierre fréquentait toujours la société, buvait toujours beaucoup et menait la même vie oisive et distraite, parce qu’en dehors des heures qu’il passait chez les Rostov, il lui fallait employer le reste du temps, et les habitudes et les connaissances faites à Moscou l’entraînaient invinciblement dans la vie qui le subjuguait.

Mais les derniers temps, quand des bruits de plus en plus inquiétants arrivèrent du théâtre de la guerre, quand la santé de Natacha commença à se rétablir et qu’elle cessa d’exalter en lui l’ancien sentiment de compassion, une inquiétude de plus en plus incompréhensible pour lui l’empoigna. Il sentait que la situation dans laquelle il se trouvait ne pouvait se prolonger plus longtemps, qu’une catastrophe imminente devait changer toute sa vie, et, avec impatience, il cherchait en tout les indices