Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/308

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Pendant que Rostov et Iline galopaient sur la route, la princesse Marie, malgré les prières d’Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de chambre, ordonnait d’atteler et voulait partir. Mais en apercevant les cavaliers qui galopaient — on les avait pris pour des Français — les postillons refusèrent de partir, et la maison commença à s’emplir des gémissements des femmes.

— Petit père ! mon père ! C’est Dieu qui l’a envoyé ! disaient des voix attendries, pendant que Rostov traversait le vestibule.

La princesse Marie, éperdue, sans forces, était assise dans le salon quand on introduisit Rostov près d’elle. Elle ne comprenait ni qui il était, ni pourquoi il se trouvait ici, ni ce qui allait lui advenir. En apercevant son visage russe, en reconnaissant du premier abord et par ses premiers mots qu’elle avait affaire à un homme de son monde, elle le regarda de son regard profond, rayonnant, et se mit à parler d’une voix entrecoupée et tremblante d’émotion. Rostov vit aussitôt dans cette rencontre quelque chose de romanesque : une jeune fille sans défense, accablée de douleur, seule, laissée à la merci de paysans grossiers révoltés. « Et quel sort étrange m’a poussé ici ? Et quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans l’expression ! » pensait Rostov en la regardant et écoutant son récit timide.

Quand elle se mit à dire que tout cela était