Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/449

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encore, qui devait être sorti tout récemment de l’école, tout en observant très attentivement les deux canons confiés à lui, s’adressa sévèrement à Pierre :

— Monsieur, permettez-moi de vous demander de vous éloigner, on ne peut pas stationner ici.

Les soldats hochaient désapprobativement la tête en regardant Pierre ; mais quand tous se convainquirent que cet homme en bonnet blanc, non seulement ne faisait rien de mal, mais tantôt s’asseyait tranquillement sur la pente des remparts, tantôt, avec un sourire timide, s’écartant poliment des soldats, se promenait sur la batterie, sous les coups, avec autant de calme que s’il eût été sur le boulevard, alors peu à peu le sentiment d’hostilité envers lui commença à se transformer en sympathie tendre et railleuse semblable à celle qu’ont les soldats envers les animaux : chiens, coqs, moutons, etc., qui vivent près des camps.

Instantanément, les soldats admirent Pierre dans leur famille, l’adoptèrent et lui donnèrent un sobriquet : « Notre monsieur ! » et entre eux ils riaient, se moquaient affectueusement de lui.

Un boulet creva la terre à deux pas de Pierre ; lui, rejetant la terre que le boulet avait projetée sur lui, regardait de tous côtés en souriant.

— Et comment, monsieur, vous n’avez pas peur, vraiment ! dit à Pierre un soldat aux larges épaules, le visage rouge, en montrant de fortes dents blanches.