Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/68

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


il sembla au prince André. Le précepteur Desalles, amené de Suisse, portait un veston de coupe russe, il parlait le russe, en l’écorchant, avec les domestiques, mais était toujours le même précepteur à l’intelligence bornée, instruit, vertueux et pédant. Le changement physique du vieux prince consistait seulement en ce que dans le coin de la bouche on remarquait l’absence de dents ; moralement il était toujours le même qu’autrefois, mais encore plus coléreux et plus méfiant, quant à la réalité de ce qui se passait dans le monde. Seul Nikolenka avait changé : il avait grandi, était devenu rouge, il avait des cheveux noirs bouclés, abondants et, sans y faire attention, en riant, il relevait la lèvre supérieure de sa jolie bouche, tout à fait comme le faisait la feue princesse. Lui seul enfreignait la loi d’immuabilité de ce château enchanté, endormi. Mais bien qu’extérieurement tout restât comme autrefois, les rapports intimes de toutes ces personnes s’étaient modifiés depuis que le prince André les avait vues. Les membres de la famille étaient divisés en deux camps étrangers et hostiles, que sa présence réunissait maintenant et qui modifiaient pour lui leur vie habituelle. Le vieux prince, la Bourienne et l’architecte étaient d’un camp ; la princesse Marie, Desalles, Nikolenka et toutes les bonnes et la nourrice de l’autre.

Pendant son séjour à Lissia-Gorï, tous les famiiers dînaient ensemble, mais tous en étaient gênés