Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/442

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et fit claquer la porte. La baraque se trouva dans une demi-obscurité. Des deux côtés les tambours résonnaient, étouffant les gémissements du malade.

— Ah ! en voilà ! c’est ça, se dit Pierre ; et un frisson parcourut son dos. Dans le visage changé du caporal, dans le son de sa voix, dans le bruit excitant et sourd des tambours, Pierre avait reconnu cette force mystérieuse, impitoyable, qui oblige les hommes, malgré leur volonté, à tuer leurs semblables : cette force dont il avait vu l’action pendant le supplice. Il était inutile d’avoir peur, de tâcher d’éviter cette force, d’adresser des supplications aux hommes qui en étaient les instruments. Pierre le savait maintenant. Il fallait attendre, avoir de la patience. Pierre ne revint pas près du malade et ne le regarda pas.

Silencieux, les sourcils froncés, il était près de la porte de la baraque.

Quand la porte de la baraque s’ouvrit et que les prisonniers, comme un troupeau de moutons, en se poussant les uns contre les autres, se pressèrent à la sortie, Pierre se fit un chemin en avant et s’approcha de ce même capitaine, qui, sur l’affirmation du caporal, était prêt à faire tout pour lui. Le capitaine était aussi en tenue de campagne et son visage avait cette même expression que Pierre avait reconnue dans la parole du caporal et dans les sons des tambours.