Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/59

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« Grâces à Dieu que ce ne soit plus ! pensa Pierre en se cachant de nouveau la tête. Oh ! comme la peur est terrible ! Quelle honte que je m’y sois abandonné ! Et eux… eux, tout le temps, jusqu’au bout, ils étaient fermes, tranquilles. » Eux, dans la pensée de Pierre, c’étaient les soldats, ceux qui prenaient part au combat ainsi que ceux qui lui avaient donné à manger et ceux qui priaient devant l’icone. Eux, ces êtres étranges, qu’il ne connaissait pas jusqu’à présent, dans sa pensée se séparaient, nettement, distinctement de toutes les autres gens.

« Être soldat, un simple soldat, pensa Pierre en s’endormant, entrer tout entier dans cette vie commune, se pénétrer des sentiments qui les font tels. Mais comment rejeter de soi tout le fardeau superflu, diabolique de cet être extérieur ? Il fut un temps que je le pouvais. Je pus m’éloigner de mon père comme je voulais. Encore, après le duel avec Dolokhov, j’aurais pu être envoyé au régiment. » Et l’imagination de Pierre évoqua le dîner au club pendant lequel il avait provoqué Dolokhov, et son bienfaiteur à Torjok. Et voilà que Pierre se représente la loge solennelle. Elle se tient au club anglais, une connaissance très proche, chère, est assise au bout de la table. Oui, c’est lui ! C’est le bienfaiteur ! « Mais il est mort, pensa Pierre. Oui, il est mort, mais je ne savais pas qu’il était vivant. Comme j’étais triste qu’il fût mort ; comme je suis