Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol13.djvu/293

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dans tous ces traits, on sent si bien la force consciente de l’artiste !… Je me rappelle encore que je proposai pendant la somnolence du paysan de le faire penser à l’avenir de son fils et aux rapports futurs de celui-ci avec le vieux : « Serge apprendra à lire et à écrire, etc. » Fedka fronça les sourcils et dit :

— Oui, oui, bon.

Mais il était évident que cette proposition ne lui plaisait pas, et deux fois il l’oublia. Le sentiment de la mesure était en lui plus fort que chez aucun des écrivains que je connais. Ce sentiment de la mesure, que de rares artistes acquièrent à force de travail et d’étude, vivait en son âme pure d’enfant dans toute sa force primitive.

Je cessai la leçon parce que j’étais trop ému.

— Qu’avez-vous ? vous êtes très pâle. Probablement vous vous portez mal ? me demanda mon camarade. En effet, je n’ai éprouvé que deux ou trois fois dans ma vie une impression aussi forte que celle ressentie ce soir-là, et, pendant longtemps, je ne pus me rendre compte de ce que j’avais éprouvé. Il me semblait vaguement avoir, comme un criminel, guetté derrière une ruche de verre le travail des abeilles caché, aux regards des mortels. Il me semblait avoir dépravé l’âme pure, primitive d’un enfant de paysan. Je sentais vaguement le remords d’un sacrilège quelconque. Je me représentais des enfants à qui des vieillards oisifs et