Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol13.djvu/362

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les rendent hostiles à leur propre entourage ? Pourquoi les arracher à leur milieu ? » diront-ils. Et je ne parle pas de ceux qui diront : « Il sera bien, l’État où tous voudront être des penseurs, des artistes, et où personne ne travaillera ! » Ceux-là disent carrément qu’ils n’aiment pas le travail et que, par conséquent, l’existence d’hommes incapables d’être autre chose que des esclaves et des travailleurs salariés est nécessaire. Est-ce bien ou est-ce mal ? Faut-il les tirer de leur milieu ou non ; qui le sait ? Et qui peut les tirer de leur milieu ? Comme si c’était une œuvre mécanique quelconque ! Est-ce bien ou mal d’ajouter du sucre à la farine ou du poivre à la bière ? Fedka n’est pas du tout gêné par son habit déchiré, mais des questions morales et des doutes le tourmentent déjà ; et vous voulez lui donner trois roubles, un catéchisme et une petite histoire racontant que le travail et la soumission, que vous-mêmes détestez, sont utiles à l’homme. Trois roubles ne lui sont pas nécessaires ; il les trouvera quand il en aura besoin. Travailler, il l’apprendra sans vous, comme respirer. Il lui faut ce à quoi vous ont amenés votre vie et vos dix générations d’oisifs. Vous avez le loisir de penser, de souffrir, de chercher ; donnez-lui donc ce que vous avez souffert : c’est la seule chose dont il ait besoin. Et vous, comme un pontife égyptien, vous entourez d’un voile mystérieux, vous cachez dans la terre le talent que vous a donné l’histoire. N’ayez crainte,