Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol14.djvu/209

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blanche. Toute sa gaîté disparut. Il se voûta, commença à n’avoir plus la force de marcher, parla peu, ne rit jamais et pria Dieu.

Aksénov apprit, en prison, à faire des bottes. Avec l’argent qu’il gagna ainsi il s’acheta un martyrologe, qu’il lisait dans la prison, quand il y avait de la lumière. Les jours de fête il allait à la chapelle de la prison, lisait les épîtres et chantait au chœur ; il avait conservé sa belle voix. Les chefs l’aimaient pour sa docilité, ses compagnons avaient une grande estime pour lui et l’appelaient le « grand-père » et « l’homme de Dieu ». Quand les prisonniers avaient quelque chose à demander, ils faisaient présenter leur requête par Aksénov, et quand ils se prenaient de querelle, c’était encore Aksénov qu’ils choisissaient comme arbitre.

Aksénov n’avait reçu aucune lettre de sa maison ; il ignorait si sa femme et ses enfants vivaient encore.

Un jour on amena au bagne de nouveaux forçats. Le soir, tous les anciens se réunirent autour des nouveaux venus et leur demandèrent de quelles villes, de quels villages ils venaient, et pour quelles causes. Aksénov, lui aussi, s’était approché et, la tête baissée, écoutait ce qui se disait. Parmi les nouveaux forçats se trouvait un vieillard d’une soixantaine d’années, de haute taille, la barbe grise taillée. Il racontait le motif de sa condamnation et disait :