Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/105

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


duel, dont il allait jusqu’à accepter l’éventualité malgré l’intime conviction qu’il ne se battrait en aucun cas.

« Notre société, il est vrai, est encore si sauvage qu’il se trouverait des gens, — et dans ce nombre il comptait quelques personnes dont l’opinion lui était chère, — pour approuver le duel ; il n’en est pas de même en Angleterre. Et puis qu’arriverait-il ? Supposons que je le provoque en duel… » continuait Alexis Alexandrovitch, et tout en argumentant avec lui-même, il se représentait vivement la nuit qu’il passerait après la provocation, et croyant déjà voir le pistolet braqué sur lui, il tressaillit, comprenant qu’il ne se battrait pas.

« Supposons que je le provoque ; supposons qu’on m’apprenne à tirer, qu’on me place, que j’appuie sur la détente, se dit-il en fermant les yeux, et que je le tue ! » et Alexis Alexandrovitch secoua la tête pour chasser ces sottes pensées. « Quel profit retirerais-je du meurtre de cet homme pour régler mes relations envers ma femme et mon fils ? Il me resterait ensuite à déterminer ma conduite à leur égard, mais si, ce qui est infiniment plus probable, j’étais tué ou blessé ? Oui s’il m’arrivait malheur à moi qui suis innocent, ne serait-ce pas encore plus illogique ? Mais ce n’est pas tout : la provocation de ma part serait un acte malhonnête. N’ai-je pas d’avance la conviction que mes amis ne me permettront jamais de me battre, qu’ils n’admettront