Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/277

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


entièrement changé. Dominé par la faiblesse d’Anna, qui s’était donnée à lui tout entière et n’attendait que de lui la décision de son sort, il avait depuis longtemps cessé d’envisager comme possible la rupture qu’il avait prévue tout d’abord. De nouveau il avait fait le sacrifice de ses rêves d’ambition, son activité cessait d’avoir un but défini et il s’abandonnait tout entier à ses sentiments dont, de plus en plus, il devenait l’esclave. De l’antichambre, il entendit les pas éloignés d’Anna, il comprit qu’après être restée aux aguets pour l’attendre elle retournait au salon.

— Non ! s’écria-t-elle en l’apercevant et, dès les premiers mots quelle prononça, ses yeux s’emplirent de larmes. — Non, cela ne peut durer davantage !

— Qu’y a-t-il donc, mon amie ?

— Il y a que depuis une heure, peut-être deux, j’attends, je suis dans les transes. Mais je ne veux pas… je ne peux pas me fâcher contre toi. Il t’a sans doute été impossible… Non, je ne me fâcherai pas !

Elle appuya ses deux mains sur ses épaules et le regarda longuement, ses yeux profonds et pleins d’admiration semblaient vouloir scruter le fond de son âme.

Elle étudiait son visage pour le temps pendant lequel elle ne l’avait pas vu, et, comme à chaque rendez-vous, elle comparait l’impression présente à l’image quelle s’était retracée de lui en imagination, image infiniment supérieure à la réalité.