Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/81

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je la plains beaucoup, oui beaucoup. Vous, vous souffrez dans votre amour propre…

— Peut-être, mais…

Elle continua, l’interrompant :

— Tandis qu’elle, la pauvre enfant, est vraiment bien à plaindre. Maintenant, je comprends tout.

— Excusez-moi si je pars, Daria Alexandrovna, dit Lévine en se levant. Au revoir !

— Non, attendez, dit-elle, le retenant par la manche. Attendez. Asseyez-vous.

— Je vous en prie, oui je vous en supplie, ne parlons plus de cela, dit-il en se rasseyant ; et dans son cœur il sentait renaître un espoir qu’il avait cru ensevelir pour toujours.

— Si je ne vous aimais pas, reprit Daria Alexandrovna, et des larmes emplirent ses yeux ; si je ne vous connaissais pas comme je vous connais…

Le sentiment que Lévine croyait mort s’animait de plus en plus, se précisait et remplissait son cœur.

— Oui maintenant, je comprends tout, poursuivit Daria Alexandrovna. Vous ne pouvez vous faire une idée de cela. Pour vous autres, hommes, qui êtes libres de votre choix, vous pouvez savoir clairement qui vous aimez ; mais la jeune fille doit attendre ; avec la réserve qui lui est imposée, elle voit les hommes de loin et doit accepter tout sur parole. Peut-elle seulement s’expliquer à elle-même ses sentiments ?