Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol17.djvu/390

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absolument heureuse, elle a déjà eu le temps de me le confier, dit Daria Alexandrovna en souriant ; et, tout en parlant, elle se demanda si elle était vraiment heureuse.

Mais Vronskï ne sembla pas en douter.

— Oui, oui, dit-il ; je sais qu’elle est guérie de toutes ses souffrances ; qu’elle est heureuse du présent. Mais moi… j’ai peur de ce qui nous attend. — Pardon, désirez-vous marcher ? Non ! Eh bien, alors asseyez-vous ici.

Daria Alexandrovna s’assit sur un banc, au tournant de l’allée. Il s’arrêta devant elle.

— Je vois qu’elle est heureuse, répéta-t-il, — et le doute en cette affirmation frappa encore davantage Dolly ; — mais est-ce que cela peut durer ? Avons-nous bien ou mal agi ? c’est une autre question. Le sort en est jeté, dit-il passant du russe au français, et nous sommes liés pour toute la vie. Nous sommes liés par les liens les plus sacrés pour nous : par l’amour. Nous avons un enfant ; nous pouvons en avoir d’autres. Mais la loi et toutes les conditions de notre situation sont telles que surgiront des milliers de difficultés qu’Anna ne prévoit pas et ne peut prévoir, car après avoir tant souffert, elle a besoin de respirer. Et c’est compréhensible. Mais moi je ne puis ne pas les entrevoir. Ma fille, d’après la loi, n’est pas ma fille, elle est celle de Karénine. Je ne veux pas de ce mensonge ! fit-il avec un geste énergique ; et il jeta sur Daria