Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mort depuis longtemps, Volodienka M…, élève du lycée, vint chez nous un dimanche et nous annonça, comme une nouvelle toute fraîche, la découverte faite au lycée : Dieu n’existait pas, et tout ce qu’on nous enseignait n’était que balivernes. (Cela se passait en 1838.) Je me rappelle que mes frères aînés, excités par cette nouveauté, m’appelèrent, et que tous, très animés, nous acceptâmes cette découverte comme quelque chose de très intéressant et de très possible.

Je me rappelle encore que mon frère aîné Dmitri, alors étudiant à l’Université, s’adonna tout d’un coup, avec la passion propre à sa nature, aux pratiques religieuses. Il se mit à suivre tous les sermons, à jeûner, à mener une vie chaste, pure et morale, et alors nous tous, même les plus âgés, nous nous moquâmes de lui, l’affublant, je ne sais pourquoi, du sobriquet de Noé. Je me rappelle aussi que Moussine-Pouchkine, recteur de l’Université de Kazan, nous invitait à danser, et raillant notre frère qui déclinait ces invitations, lui disait que David lui-même avait dansé devant l’Arche.

J’appréciais alors ces plaisanteries des grandes personnes, et j’en tirais la conclusion qu’il fallait apprendre le catéchisme, aller à l’église, mais qu’il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux.

Je me souviens encore qu’étant très jeune, je lisais Voltaire, et que ses saillies, loin de me révolter, m’égayaient fort.