Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/184

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Voilà l’origine de la brouille.

Gavrilo ramassa les poils de sa barbe, les mit dans un papier et s’en fut demander justice au tribunal du village.

— Je n’ai pas laissé pousser ma barbe, disait-il, pour que ce grêlé d’Ivan vienne me l’arracher.

Sa femme racontait à tout venant qu’on allait juger Ivan et l’envoyer en Sibérie.

Et leur haine s’envenima de plus en plus.

Dès la première heure le vieux avait poussé à la conciliation : mais les jeunes ne l’écoutaient guère. Il leur disait :

— C’est une sottise que vous faites, les enfants. Réfléchissez un peu : tout ce bruit pour un œuf ! Les enfants ont ramassé un œuf ? Grand bien leur fasse ! Dans un œuf, il n’y a pas grand’chose… Dieu en a pour tout le monde… Et puis la vieille a prononcé une mauvaise parole ? Apprends-lui à se corriger, à mieux parler… Vous vous êtes battus ? À qui cela n’arrive-t-il pas ? Allons, faites la paix, et que tout soit dit. Si vous vous entêtez à vous faire du mal, c’est vous qui en pâtirez.

Mais les jeunes n’écoutèrent pas le vieillard. Ce qu’il disait ne leur semblait point sagesse, mais radotage sénile.

Ivan refusa de faire la paix.

— Je ne lui ai point arraché la barbe, disait-il. C’est lui-même qui, poil à poil, se l’est tirée, tandis que son fils m’a déchiré toute ma chemise ; regardez.