Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/240

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Elisée se reprit à réfléchir ! « Comment vont-ils vivre maintenant ? Les autres s’en iront faucher ; eux non : leur pré est engagé. Quand le seigle sera mûr, les autres s’en iront moissonner ; et le seigle sera bon cette année ; et eux n’auront rien, la récolte ne leur appartiendra pas. Si je pars, ils retomberont comme ils étaient. »

Elisée résolut de ne pas partir ce soir-là et remit son départ au lendemain matin. Il alla se coucher dans la cour ; il fit sa prière, s’étendit, mais ne put s’endormir : « Il faut que je parte : il me reste si peu d’argent, si peu de temps ! Et pourtant ces pauvres diables me font pitié… Mais, peut-on secourir tout le monde ? Je ne voulais que leur apporter de l’eau et donner un peu de pain à chacun, et voilà jusqu’où les choses en sont venues ? Il y a déjà le pré et le champ à dégager. Les terres dégagées, il faudra acheter une vache pour les enfants, puis un cheval au paysan, pour transporter les gerbes… Tu es allé un peu loin, mon ami Elisée Kouznitch. Tu as perdu la boussole et tu ne peux plus t’orienter ! »

Elisée se leva, retira son caftan de derrière sa tête ; ouvrit sa tabatière de corne, prisa, et chercha à voir clair dans ses pensées. Mais il avait beau réfléchir, il ne pouvait rien trouver.

Il fallait partir ; mais abandonner ces malheureux, quelle misère !

Il ne savait que décider. Il remit de nouveau son