Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/291

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lait montrer ses moutons favoris, l’esclave du diable fit signe à ses camarades comme pour leur dire : « Regardez bien ! Je vais le mettre en colère. »

Les serfs accoururent, les uns regardaient par les portes, les autres par les fentes des cloisons. Et le diable grimpa sur un arbre et de là regarda dans la cour, pour mieux voir comment son possédé allait travailler pour lui. Après avoir promené un moment ses hôtes dans la cour, et leur avoir montré ses béliers et ses brebis, le bon maître voulut leur faire voir son bélier le plus précieux : « Les autres, dit-il, sont bons, mais celui qui a les cornes tordues n’a pas de prix, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. »

Les béliers et les brebis se sauvent des visiteurs, et ceux-ci ne peuvent examiner la bête précieuse. Au moment où cet animal venait de s’arrêter, l’ouvrier de Satan, comme par hasard, fit peur à tout le troupeau ; une confusion s’ensuivit : pas moyen encore de voir le précieux animal. Le maître en était contrarié :

— Aleb, dit-il, mon cher ami, donne-toi la peine de saisir doucement mon mouton préféré aux cornes tordues, et retiens-le.

À peine eut-il prononcé ces paroles qu’Aleb s’élança comme un lion au milieu du troupeau, et empoigna l’animal précieux par l’échine. D’une main il lui saisit la toison, de l’autre la jambe gauche qu’il leva, et sous les yeux du maître, lui tor-