Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/292

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dit brusquement le pied qui craqua. Aleb lui avait cassé la jambe au-dessous du genou. Le mouton se mit à bêler, et tomba sur ses pattes de devant. Aleb lui prit la jambe droite tandis que la gauche pendait inerte comme un fouet.

Les visiteurs, les serfs, tous poussèrent des ah ! Le diable, voyant comment Aleb menait l’affaire, s’en réjouissait. Le maître devint sombre comme la nuit. Il courba la tête et ne souffla mot. Les visiteurs et les serfs se taisaient.

On attendait ce qui allait se passer.

Le maître gardait toujours le silence. Puis, s’étant secoué, comme s’il eût voulu se délivrer de quelque fardeau, il releva la tête et regarda le ciel.

Il ne le regarda pas longtemps. Les rides de son visage s’effacèrent, il sourit, il abaissa les yeux sur Aleb. Il regarda Aleb, sourit et dit :

— Oh ! Aleb, Aleb, ton maître t’a commandé de me mettre en colère. Mais mon maître est plus fort que le tien, et tu n’as pas réussi à me fâcher. C’est moi qui vais rendre ton maître furieux. Tu as craint que je ne te punisse, et tu as voulu être libre, Aleb. Sache donc que tu ne seras point puni : et puisque tu as voulu être libre, je t’affranchis en présence de mes hôtes. Va où bon te semble, et prends tes habits de fête.

Et le bon maître rentra chez lui avec ses hôtes, et le diable, grinçant des dents, tomba de l’arbre et disparut sous terre.