Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/307

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quante ans, mon vieux et moi, cherchant le bonheur sans l’avoir trouvé. C’est seulement depuis deux ans, depuis que nous n’avons plus rien et vivons aux gages d’autrui, que nous avons trouvé le vrai bonheur. Nous ne demandons rien de plus.

Les visiteurs et le maître furent saisis d’étonnement. Le maître se leva même et s’en fut écarter le rideau pour voir la vieille. Celle-ci était debout, les bras croisés sur sa poitrine, et elle souriait en regardant son vieux. Et le vieillard lui souriait aussi.

La vieille reprit :

— J’ai dit la vérité. Je ne plaisante pas. Pendant cinquante ans, nous avons cherché le bonheur ; riches, nous ne l’avons point trouvé. Et maintenant qu’il ne nous reste plus rien et que nous vivons chez les autres, nous avons trouvé le bonheur et ne désirons plus rien.

— En quoi consiste donc votre bonheur ?

— Voilà. Nous étions riches, et nous n’avions, mon vieux ni moi, pas un seul moment de répit. Nous ne pouvions ni causer entre nous, ni songer au salut de notre âme, ni prier Dieu. Et combien de soucis !

Un hôte arrivait, et voilà un souci. Nous nous disions : « Que faut-il lui servir ? Quel présent lui faire, pour qu’il garde une bonne opinion de nous ? » Le visiteur parti, il fallait surveiller nos serviteurs, toujours portés à paresser et à bâfrer, et nous prenions garde que notre bien ne se gas-